Le 12 octobre 1900, à Newport, dans le Rhode Island, la marine américaine met en service un bâtiment d’à peine seize mètres. À bord de l’USS Holland, sept hommes doivent apprendre à manœuvrer, à surveiller leur profondeur et à se repérer depuis une coque presque entièrement immergée. L’homme qui a conçu leur navire a commencé sa carrière devant un tableau noir, à des milliers de kilomètres de là. John Philip Holland, fils d’un garde-côte irlandais, a passé plus de vingt ans à faire évoluer ses prototypes avant que la marine lui confie son premier sous-marin.
John Philip Holland grandit à Liscannor, sur la côte du comté de Clare. Son père, John, travaille pour les garde-côtes et sa mère, Mary Scanlon, élève la famille dans ce village de l’Atlantique. Sa date de naissance varie selon les sources. Le Dictionary of Irish Biography retient le 24 février 1841, tandis que l’historique de la marine américaine indique le 29 février 1840. Les deux situent sa naissance à Liscannor.
Après la mort de son père, la famille s’installe à Limerick en 1853. Holland rejoint les Frères chrétiens en 1858 et se forme à l’enseignement. Il enseigne les mathématiques dans plusieurs villes irlandaises, dont Enniscorthy et Drogheda. C’est à Drogheda qu’il commence à étudier la possibilité de faire naviguer un bateau en immersion. La lecture de récits sur les cuirassés de la guerre de Sécession nourrit son intérêt pour la question. À mesure que les coques se blindent, une embarcation capable d’approcher sous la surface change les conditions d’une attaque.
En 1873, des problèmes de santé conduisent Holland à quitter la congrégation. Il traverse l’Atlantique et retrouve son frère Michael à Boston, avant de reprendre l’enseignement dans une école catholique de Paterson, dans le New Jersey. En 1875, il soumet ses plans à la marine américaine. Le projet est écarté. Holland trouve ses premiers soutiens auprès d’Irlandais établis aux États-Unis, dans un milieu où l’intérêt pour son bateau tient autant à la politique qu’à la mécanique.
Par l’intermédiaire de son frère, Holland rencontre des figures du mouvement républicain irlandais, dont John Devoy et John J. Breslin. Pour Devoy, la supériorité de la flotte britannique est un obstacle à l’indépendance de l’Irlande. Une petite embarcation capable d’approcher un navire de guerre en plongée pourrait offrir un avantage à ceux qui ne disposent pas d’une flotte comparable. L’organisation Clan na Gael finance les essais. Holland quitte l’enseignement en 1876 et peut consacrer son temps aux travaux en atelier.
En 1878, son premier prototype mesure un peu plus de quatre mètres et emporte un seul homme. Trois ans plus tard, le bateau que la presse new-yorkaise surnomme le Fenian Ram atteint environ neuf mètres et peut accueillir trois personnes. Les essais révèlent les limites de la construction. Des défauts de rivetage compromettent les plongées prolongées. Le modèle suivant tient plus longtemps sous l’eau, mais son moteur pose problème et les règles du port de New York interrompent les essais.
Les dépenses s’accumulent et un conflit éclate sur la propriété des prototypes. Holland se sépare de ses commanditaires. Le Fenian Ram demeure le témoin d’une alliance de circonstance entre un ingénieur qui cherchait les moyens de construire et des militants qui espéraient en tirer un avantage naval.
Après sa rupture avec Clan na Gael, Holland doit trouver de nouveaux financements. Sa société obtient en 1895 un contrat de la marine américaine pour le Plunger, un projet dont la propulsion en surface repose sur la vapeur. En parallèle, il fait construire sur fonds privés un bateau plus compact au chantier Crescent, à Elizabeth, dans le New Jersey. C’est ce second bâtiment, le Holland VI, qui est lancé le 17 mai 1897 et finit par convaincre la marine.
En surface, un moteur à essence entraîne le bateau grâce à l’air disponible et permet de recharger les batteries. En plongée, un moteur électrique prend le relais. Les ballasts règlent la flottabilité, tandis que les gouvernes de plongée permettent d’agir sur l’inclinaison du bateau lorsqu’il avance. L’équipage doit apprendre à faire travailler ensemble ces systèmes dans un espace étroit, avec une autonomie limitée par les batteries.
La marine achète le bateau le 11 avril 1900 pour 150 000 dollars et le met en service en octobre. L’USS Holland sert surtout à former les équipages et à recueillir des données pour les bâtiments suivants. En janvier 1901, un trajet en surface d’Annapolis à Norfolk permet d’observer son comportement sur une distance bien supérieure à celle des manœuvres ordinaires. Le Naval History and Heritage Command retrace ces premières années, jusqu’au retrait du service en 1905.
En Grande-Bretagne, l’Amirauté conclut un accord avec l’Electric Boat Company pour faire construire sous licence cinq bâtiments conçus par Holland. Le chantier Vickers lance le premier, le Holland 1, en octobre 1901. Le modèle issu de recherches financées à l’origine par des adversaires de la domination britannique fournit ainsi à la Royal Navy son premier sous-marin. Le bâtiment a été renfloué en 1982 et est conservé au Royal Navy Submarine Museum, à Gosport.
Au milieu de ces années de chantier, Holland épouse Margaret Foley, fille d’un immigré irlandais, en 1887. Ils ont cinq enfants. Les sous-marins occupent une grande partie de son travail, mais il s’intéresse également à la motorisation des véhicules et pratique l’astronomie en amateur. Il perd sa fille Julia en 1911. Trois ans plus tard, le 12 août 1914, il meurt à Newark et est enterré au cimetière du Saint-Sépulcre, dans le New Jersey.
Les prototypes de Holland avaient posé des questions que les marines allaient devoir résoudre à plus grande échelle : combien de temps un équipage peut-il rester en immersion, comment s’entraîner à naviguer avec une visibilité réduite, et quelles tâches confier à un si petit bâtiment ? À Liscannor, le John P. Holland Centre permet de retrouver le point de départ irlandais de cette histoire.