Procès des sorcières d’Islandmagee
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Procès des sorcières d’Islandmagee

Halloween en Irlande Histoire irlandaise
Évocation artistique du procès des huit femmes accusées de sorcellerie en 1711. Illustration originale générée par intelligence artificielle pour Guide-Irlande.com ; les visages, les vêtements et la salle sont imaginés. Il ne s’agit ni d’un document d’époque ni d’une reconstitution attestée du tribunal de Carrickfergus.

Huit femmes, un homme et deux procès en 1711 : des archives de Carrickfergus aux lieux de mémoire d’Islandmagee.

À Islandmagee, la mer dessine les contours d’une presqu’île de l’Antrim. Mais derrière ce paysage côtier, au nord de Belfast, se cache une histoire que les cartes postales racontent rarement. Au printemps 1711, huit femmes sont accusées d’avoir tourmenté une jeune fille par la sorcellerie. Leurs noms passent des conversations de voisinage aux dépositions, puis au tribunal de Carrickfergus. Une peur devient une procédure. Une réputation devient une preuve.

Le procès des sorcières d’Islandmagee est généralement présenté comme le dernier procès de sorcellerie d’Irlande. L’expression résume pourtant deux audiences distinctes et neuf condamnations : celles de huit femmes en mars, puis d’un homme en septembre. Pour comprendre cette affaire, il faut quitter l’imagerie des chaudrons et regarder une communauté, ses croyances et la manière dont elle désigne ses coupables.

Islandmagee en 1711 : une communauté face à l’inexplicable

Une presqu’île irlandaise, des liens étroits avec l’Écosse

Les événements se déroulent dans l’actuelle Irlande du Nord, sur la côte orientale du comté d’Antrim. Le projet historique Islandmagee Witches 1711, dirigé par les chercheurs Andrew Sneddon et Victoria McCollum, décrit une petite communauté presbytérienne d’ascendance écossaise. Ce contexte compte : les acteurs de l’affaire disposent d’un langage religieux pour interpréter les malheurs, les maladies et les comportements qui les déconcertent.

Il ne s’agit donc pas d’un vestige judiciaire de Samhain, ni d’une cérémonie celtique devenue procès. Le lien avec Halloween en Irlande est aujourd’hui celui de la mémoire et du récit. Les principales audiences de 1711 ont lieu au printemps et à la fin de l’été, pas dans la nuit du 31 octobre.

Knowehead House et la mort d’Ann Haltridge

L’affaire prend forme autour d’une maison d’Islandmagee, connue sous le nom de Knowehead House. Ann Haltridge, veuve d’un ministre presbytérien, meurt en février 1711. Des récits associent ses derniers mois à des perturbations supposées surnaturelles. Après ses funérailles arrive sa nièce Mary Dunbar, une jeune femme instruite de dix-huit ans.

Ce qui suit nous parvient à travers des témoignages rédigés dans un monde qui croit à l’action des esprits. Le fait que ces textes rapportent des phénomènes extraordinaires n’en établit évidemment pas la réalité : ils documentent d’abord ce que leurs auteurs disent avoir vu et ce qu’ils pensaient comprendre.

Mary Dunbar : comment une accusation devient une affaire de justice

Des manifestations décrites comme une possession

Les témoins évoquent des convulsions, des transes, des paroles ou des gestes jugés inquiétants, ainsi que le rejet supposé d’objets par la bouche. Mary affirme subir l’attaque de femmes qui se présentent à elle sous forme d’apparitions. Dans cette logique, une accusée peut être considérée comme responsable sans être physiquement présente auprès de la jeune fille.

C’est l’un des mécanismes les plus troublants de l’affaire : comment réfuter un acte que l’accusation situe dans le monde invisible ? La distance ne suffit plus à innocenter. Les dépositions exposent moins une enquête sur des faits matériels qu’une tentative de rendre un récit de possession juridiquement exploitable.

Ce que les historiens proposent, et ce qu’on ne peut pas diagnostiquer

Dans une présentation de ses recherches publiée par Ulster University, Andrew Sneddon défend l’interprétation d’une possession simulée, qui aurait permis à Mary de transgresser les limites imposées à son comportement et d’acquérir une place nouvelle dans la communauté. Il s’agit d’une lecture historique argumentée, pas d’une confession retrouvée de Mary Dunbar.

La nuance est essentielle. À trois siècles de distance, transformer les récits en diagnostic médical certain serait tout aussi fragile. On peut analyser la crédibilité accordée à une jeune femme de bonne famille et les intérêts des différents acteurs ; on ne peut pas lui attribuer avec assurance une maladie précise à partir de ces seules descriptions.

Qui étaient les huit femmes accusées de sorcellerie ?

Des noms derrière le mot « sorcières »

L’édition des documents du procès établie par Andrew Sneddon et Shannon Devlin retient les noms suivants : Catherine McCalmond, Janet Liston, Elizabeth Sellor, Janet Carson, Janet Main, Janet Millar, Janet Latimer et Margaret Mitchell. Les graphies varient dans les sources anciennes ; cette variation explique certaines différences entre les récits modernes.

Janet Liston et Elizabeth Sellor sont mère et fille. Les accusées ne viennent pas toutes du même village : l’affaire concerne Islandmagee et les environs. Employer leurs noms plutôt que les fondre dans un groupe anonyme permet de rappeler ce qu’une formule touristique peut effacer : des personnes ont dû se défendre, avec leurs attaches familiales et leur place dans la société.

La pauvreté, le handicap et la réputation dans le regard des autres

Les travaux de Sneddon mettent en lumière des femmes pauvres, dont certaines vivent avec un handicap, et des comportements qui ne correspondent pas aux normes féminines de l’époque. Boire, jurer, avoir une apparence jugée disgracieuse ou une réputation défavorable peuvent nourrir le soupçon. Ces éléments ne constituent pas des preuves de maléfice ; ils aident à comprendre pourquoi certains noms deviennent plus facilement accusables que d’autres.

La nouvelle édition de Possessed by the Devil, publiée en 2024, replace ainsi le procès dans une communauté en crise. L’enjeu dépasse l’opposition commode entre une foule crédule et quelques victimes : il concerne aussi la distribution de la confiance. Qui mérite d’être cru ? Qui doit d’abord surmonter la mauvaise opinion que l’on a de lui ?

Le 31 mars 1711, le verdict de Carrickfergus

Deux juges, deux appréciations des accusations

Les huit femmes comparaissent aux assises de Carrickfergus le 31 mars 1711, sous le régime de la loi irlandaise contre la sorcellerie de 1586. Elles nient les faits. Les documents montrent que les magistrats ne portent pas une appréciation uniforme sur le dossier : Anthony Upton pousse à l’acquittement, tandis que James MacCartney soutient la condamnation.

Cette divergence fissure l’image d’un passé où personne n’aurait douté. Croire possible l’action du diable ne conduisait pas nécessairement à tenir les personnes dénoncées pour coupables. Le problème était aussi celui du lien entre les manifestations attribuées à Mary et la responsabilité des femmes qu’elle désignait.

Un an de prison et quatre passages au pilori

Le jury les déclare néanmoins coupables. La peine comprend une année d’emprisonnement et quatre expositions au pilori. Ce dispositif de châtiment public immobilise le corps et livre la condamnée au regard de la communauté. L’humiliation fait partie de la sanction ; il ne faut pas la présenter comme une simple formalité parce qu’elle n’est pas une peine de mort.

Les huit femmes ne sont donc pas condamnées au bûcher dans cette affaire. Les représenter brûlées vives reviendrait à substituer une image générique des chasses aux sorcières au verdict réellement documenté.

William Sellor, le neuvième condamné souvent oublié

Une seconde procédure après la mort de Mary Dunbar

L’emprisonnement des femmes ne met pas fin aux accusations. Mary désigne ensuite William Sellor, époux de Janet Liston et père d’Elizabeth Sellor. Elle meurt quelques semaines après le premier procès. William est à son tour condamné le 11 septembre 1711 : la mort de la jeune femme donne à l’accusation une portée capitale.

Les publications ne formulent pas toutes son sort avec le même degré de certitude. Le site du projet historique et l’édition récente des documents parlent d’une exécution probable. C’est cette prudence qu’il convient de conserver, plutôt que d’inventer une date ou les circonstances de sa mort. Le destin ultérieur des huit femmes reste lui aussi mal documenté.

Entre archives et légendes : ce que l’histoire permet de dire

L’œil perdu au pilori, un récit séduisant mais contesté

Une anecdote revient souvent : l’une des condamnées aurait perdu un œil sous les projectiles lancés au pilori. Dans son analyse publiée par la Social History Society, Sneddon identifie ce détail comme un ajout tardif diffusé au XIXe siècle, repris notamment par W. B. Yeats. Il ne faut donc pas le raconter comme un fait établi par les témoignages du procès.

La mémoire locale a également rattaché les accusées à la Rocking Stone, une pierre autour de laquelle se sont formées des histoires de danses nocturnes et de marques laissées dans la roche. Ces traditions disent quelque chose de la longue vie du récit ; elles ne prouvent pas que les femmes aient accompli les gestes qu’on leur prête.

Le dernier procès ne signifie pas la fin des croyances

Islandmagee désigne les dernières poursuites irlandaises connues relevant de cette législation spécifique. Cela ne signifie ni que l’Irlande ait connu une chasse aux sorcières comparable, par son ampleur, à celles de certaines régions européennes, ni qu’elle ait été étrangère aux accusations de magie.

Dans son étude universitaire Witchcraft belief and trials in early modern Ireland, Sneddon souligne la rareté des poursuites tout en montrant que les accusations étaient plus répandues qu’on ne l’a longtemps pensé. Distinguer croyance, dénonciation et condamnation évite de transformer une singularité judiciaire en portrait simpliste de tout un pays.

Sur les traces du procès en Irlande du Nord

Commencer par le musée de Carrickfergus

Le Carrickfergus Museum, installé au Museum and Civic Centre, au 11 Antrim Street, constitue un point de départ pertinent. Le projet Islandmagee Witches y possède un espace permanent, développé à partir des expositions de 2023 et 2024, avec notamment des documents numérisés et des supports narratifs interactifs.

Le site de l’équipe de recherche distingue bien ces anciennes expositions temporaires du dispositif permanent. Il faut aussi distinguer l’archive des œuvres de médiation : animation, roman graphique et jeu vidéo sont des créations qui mettent en scène l’histoire, pas des témoignages visuels de 1711. Avant de venir, vérifiez auprès du musée les conditions d’accès et les dispositifs disponibles.

La pierre commémorative a changé de lieu en 2026

Pour poursuivre vers Islandmagee, tenez compte d’une modification récente. Dans une annonce du 28 avril 2026, Mid and East Antrim Borough Council précise que la pierre commémorative se trouve désormais dans le jardin communautaire d’Islandmagee, Ballystruder Road, sous une sculpture appelée Willow. Les indications anciennes qui orientent uniquement vers le Gobbins Visitor Centre ne suffisent donc plus.

Ce jardin est un espace communautaire entretenu par des bénévoles. On y vient pour comprendre et se recueillir, en respectant les usages du lieu. La mémoire des neuf condamnés s’inscrit ici dans un paysage habité, pas dans un décor abandonné aux visiteurs.

Pourquoi le procès d’Islandmagee revient-il dans l’actualité ?

Une nouvelle enquête documentaire, trois siècles après

Le documentaire Dr Marie Cassidy Investigates Ireland’s Last Witch Trial, annoncé par RTÉ pour le 29 octobre 2026, remet l’affaire en lumière. L’ancienne médecin légiste y rencontre historiens et spécialistes pour interroger les accusations et les interprétations des phénomènes rapportés. Sa diffusion constitue une occasion de revenir au dossier ; elle n’est pas la découverte d’un procès jusque-là inconnu.

Dans leur présentation du film publiée par RTÉ, la réalisatrice Edel O’Mahony et la scénariste Andrea McCartney insistent sur les femmes accusées et leur résistance aux accusations. C’est aussi ce qui rend cette histoire si proche : derrière les apparitions et les récits de possession, des voix ont tenté de se faire entendre.

Sources et repères pour approfondir

Lire les documents, puis leur interprétation

Le corpus Documents from the Trial of the “Islandmagee Witches” at Carrickfergus Assizes, County Antrim, Ireland, 1711, édité par Andrew Sneddon et Shannon Devlin, rassemble dépositions, correspondances, récit ancien et articles de presse, accompagnés de reproductions. Les témoignages restent des sources situées : ils donnent accès aux accusations et aux raisonnements de l’époque, non à une observation neutre des faits.

Pour une étude suivie, Andrew Sneddon a publié Possessed by the Devil en 2013, puis une édition revue et augmentée en 2024. Le projet scientifique Witches of Islandmagee, l’article de la Social History Society de 2019 et les publications d’Ulster University permettent de suivre l’évolution de ces recherches. Les informations de visite ont été vérifiées auprès des ressources officielles disponibles le 29 octobre 2026.

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