En Irlande, Halloween ne se résume pas aux citrouilles et aux bonbons. Bien avant que les sonnettes ne retentissent au rythme du « trick or treat », la soirée du 31 octobre se passait aussi autour de jeux familiaux faits de pommes, de noix, d’eau, de gages et d’un sérieux goût pour la divination. Héritées du folklore d’Oíche Shamhna, ces pratiques racontent une fête irlandaise où l’on riait beaucoup… tout en essayant parfois de deviner qui se marierait en premier.
Dans le calendrier traditionnel irlandais, Samhain marque l’entrée dans l’hiver et le 31 octobre, veille du 1er novembre, est connu en irlandais sous le nom d’Oíche Shamhna. Les collections du National Museum of Ireland rappellent que cette soirée associait festins, déguisements, farces, croyances liées aux esprits et jeux domestiques. Fruits et noix, disponibles après les récoltes d’automne, devenaient naturellement les accessoires vedettes.
Les archives de la National Folklore Collection conservées sur Dúchas.ie sont particulièrement précieuses : les témoignages recueillis dans les années 1930 auprès d’écoliers et de leurs familles décrivent des variantes locales dans les comtés de Cork, Kilkenny, Waterford, Wexford ou Tipperary. Autrement dit, il n’existait pas un règlement officiel d’Halloween : chaque cuisine pouvait avoir sa version, et probablement son champion du lancer de pomme.
Le Snap Apple est l’un des jeux d’Halloween les mieux documentés en Irlande. Dans sa forme la plus simple, une pomme est suspendue à une ficelle et les participants doivent l’attraper avec les dents, les mains derrière le dos. La pomme se balance, tourne et semble soudain développer un remarquable instinct de survie.
Plusieurs témoignages de la Schools’ Collection décrivent une version nettement plus spectaculaire : deux baguettes de bois sont assemblées en croix, avec des pommes fixées à deux extrémités et des bougies aux deux autres. L’ensemble tourne pendant que les joueurs tentent de mordre une pomme. Cette variante historique est fascinante à lire, mais elle n’est évidemment pas à reproduire avec des bougies allumées. Pour une version moderne, une simple pomme suspendue suffit largement à mesurer la dignité de toute la famille.
L’importance du jeu était telle que certaines sources folkloriques donnent à Halloween le surnom de « Snap-Apple Night ». Des témoignages recueillis à Blarney, dans le comté de Cork, ou près de Skibbereen montrent à quel point le nom et le jeu étaient associés à la soirée du 31 octobre.
Autre incontournable : les pommes flottent dans une bassine d’eau et chacun tente d’en saisir une uniquement avec la bouche. Le principe apparaît dans de nombreux témoignages folkloriques irlandais. Simple sur le papier ; beaucoup moins lorsque la pomme s’éloigne exactement au moment où vous pensiez l’avoir coincée.
Les archives montrent que ce jeu était pratiqué dans plusieurs régions d’Irlande et pouvait cohabiter avec le Snap Apple au cours de la même soirée. Aujourd’hui, pour des raisons d’hygiène, mieux vaut prévoir un récipient ou une eau renouvelée pour chaque participant, ou transformer le défi en jeu individuel.
Halloween était aussi une période privilégiée pour les jeux de divination amoureuse. L’un d’eux consistait à placer deux noix — ou, selon les versions locales, deux fèves — près du feu, chacune représentant une personne. Leur comportement sous l’effet de la chaleur était ensuite interprété comme un présage sur l’avenir du couple.
Il faut évidemment y voir du folklore et non une méthode scientifique pour sélectionner son âme sœur. Mais ces petits rituels montrent une facette essentielle de l’ancien Halloween irlandais : la fête servait autant à jouer qu’à interroger symboliquement l’année à venir, le mariage, la prospérité ou les grands changements de vie.
Plusieurs récits de tradition orale décrivent un jeu dans lequel une personne aux yeux bandés choisit entre plusieurs soucoupes contenant différents objets ou matières. Les significations variaient selon les lieux et les époques. Un anneau pouvait annoncer un mariage, tandis que d’autres choix symbolisaient un voyage, la prospérité ou, dans les versions anciennes plus sombres, la mort.
Ce mélange de jeu et de prédiction rappelle que l’Halloween irlandais historique était bien moins édulcoré que sa version contemporaine. Les frontières entre le monde familier et l’inconnu semblaient plus fragiles à Oíche Shamhna ; quoi de plus tentant, alors, que de demander au hasard de soulever un petit coin du rideau ?
Difficile de parler des jeux traditionnels d’Halloween en Irlande sans évoquer le báirín breac, plus connu aujourd’hui sous le nom de barmbrack. Ce pain-gâteau aux fruits est associé à Halloween et contenait traditionnellement différents objets servant à prédire l’avenir. L’anneau est le plus célèbre : la personne qui le trouvait dans sa tranche était réputée devoir se marier prochainement.
Les sources folkloriques mentionnent aussi, selon les régions et les époques, une pièce, un chiffon, un bouton, un dé à coudre ou d’autres objets porteurs de présages. Les barmbracks commercialisés aujourd’hui conservent souvent la tradition de l’anneau, mais le principe historique doit être abordé avec bon sens : un objet caché dans un aliment présente un risque d’étouffement, notamment pour les enfants.
Le folklore irlandais ne manquait pas d’imagination. Certaines pratiques de divination invitaient les participants à choisir un chou les yeux fermés : sa taille, sa forme ou ses racines étaient censées donner des indices sur le futur conjoint. D’autres coutumes plaçaient des objets sous l’oreiller dans l’espoir de provoquer un rêve révélateur.
Ces traditions peuvent sembler délicieusement absurdes aujourd’hui, mais elles documentent les préoccupations sociales d’une époque où le mariage, la ferme, les récoltes et la prospérité occupaient une place centrale. Halloween offrait un espace de jeu où l’on pouvait parler de ces sujets sérieux sans avoir l’air d’y toucher.
Les jeux ne restaient pas toujours sagement dans la cuisine. Les collections folkloriques irlandaises évoquent les guisers, enfants ou adultes déguisés qui passaient de maison en maison pour divertir les habitants et obtenir quelque chose en retour. Les farces faisaient également partie de la nuit : frapper aux portes avant de disparaître, déplacer des objets ou jouer des tours aux voisins.
Le National Museum of Ireland rapproche ces pratiques de certaines formes modernes du « trick or treat ». Il serait toutefois trop simple de présenter chaque coutume actuelle comme la copie exacte d’un rite ancien : Halloween a voyagé, évolué et absorbé des influences irlandaises, britanniques et nord-américaines au fil des générations.
Pour un voyageur, comprendre ces jeux change la façon de vivre Halloween en Irlande. À Dublin, dans les musées consacrés à l’histoire et au folklore, comme dans les événements organisés ailleurs sur l’île, les références à Samhain, aux anciennes croyances et aux traditions populaires restent très présentes. Dans l’ouest rural, les récits de folklore donnent également une profondeur particulière aux paysages, aux forts, aux collines et aux histoires de púca.
À Derry/Londonderry, Halloween prend aujourd’hui la forme d’une grande célébration urbaine, tandis que d’autres villes et communautés irlandaises développent leurs propres événements. Mais pour retrouver l’essence la plus simple de la tradition, nul besoin d’un décor gigantesque : quelques pommes, un barmbrack, des histoires racontées à la tombée de la nuit et une compétition familiale légèrement ridicule font déjà très bien l’affaire.
Le Snap Apple peut être recréé avec une pomme suspendue à une ficelle, sans bougie ni élément dangereux. Pour le jeu des pommes dans l’eau, privilégiez des récipients individuels ou adaptez le défi avec une petite épuisette tenue à la bouche. Les noix peuvent devenir un simple jeu de prédictions écrites plutôt que d’être placées dans le feu. Quant au barmbrack, mieux vaut signaler clairement la présence éventuelle d’un anneau et surveiller les plus jeunes.
L’objectif n’est pas de reconstituer au millimètre une cuisine irlandaise de 1937. C’est de comprendre ce qui faisait le charme de ces jeux : des objets ordinaires, beaucoup d’imagination, une pointe de mystère et une famille prête à rire d’elle-même. Sur ce terrain-là, l’Halloween irlandais n’a presque pas pris une ride.